CE QUE VOIR VEUT DIRE !
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Il y a un moment, devant l'image d'un enfant mort, où l'on n'est encore rien. Ni d'un camp, ni d'une opinion, ni d'une histoire. On est seulement quelqu'un à qui l'on a montré un enfant mort. Ce moment-là précède la politique ; il est même ce à partir de quoi la politique devient possible. Lui refuser son innocence, c'est prétendre qu'il n'existe pas de regard humain avant l'appartenance — et c'est une idée bien plus sombre que celles qu'on cherche à combattre en la formulant.
L'indignation n'est pas une thèse. Elle ne dit pas qui a commencé, elle ne tranche pas la question des frontières, elle n'a aucune compétence en droit international. Elle dit : ceci ne devrait pas être. C'est un savoir pauvre, presque animal, et c'est pour cela qu'il est difficile à corrompre. On peut lui reprocher son manque d'analyse, sa naïveté, son incapacité à peser les causes ; on ne peut pas décemment lui reprocher sa nature. Elle est le contraire exact de la haine : la haine veut des morts, l'indignation les compte.
Et pourtant on assiste à cette opération étrange par laquelle un sentiment devient un aveu. Vous êtes bouleversé, donc vous êtes suspect ; votre émotion trahirait une préférence, votre préférence une hostilité, votre hostilité une hérédité de haine. Le raisonnement est ingénieux parce qu'il rend la défense impossible : plus on proteste de sa bonne foi, plus on confirme qu'on avait quelque chose à cacher. C'est la structure même du procès d'intention, et elle a toujours servi à la même chose — non pas à établir une vérité, mais à obtenir un silence.
Il faut dire pourquoi ce glissement est grave, et le dire pour une raison qui surprendra peut-être : il est grave d'abord pour les Juifs. L'antisémitisme n'est pas une fiction rhétorique. Il tue encore, en Europe, dans des écoles et devant des synagogues, et il a besoin qu'on puisse le nommer avec précision. Un mot qui désigne tout ne désigne plus rien. À force de l'appliquer à quiconque s'émeut d'un bombardement, on fabrique le réflexe qui fera hausser les épaules le jour où il faudra l'entendre pour de bon. Ceux qui étendent l'accusation croient élargir une protection ; ils usent une alarme.
Mais la vigilance ne peut pas être à sens unique, et c'est là que l'indignation doit se surveiller elle-même. Elle a ses pentes. Elle glisse vers le pronom sans référent, le « ils » qui n'a plus de contour ; vers le soupçon d'une main invisible ; vers l'étrange constance qui fait qu'un seul pays au monde éveille une passion que cent autres guerres laissent tiède. Rien de tout cela n'est nécessaire à la protestation. Ce sont des ajouts, et ce sont eux, pas la protestation, qui font le passage. On peut tenir les deux exigences ensemble sans se contredire : ne pas laisser requalifier l'humanité en haine, et ne pas laisser la haine se réfugier dans l'humanité. Elles se soutiennent, au fond. Celui qui tient la seconde a le droit d'exiger la première.
Reste l'essentiel, qui tient en peu de mots. Un gouvernement n'est pas un peuple. Une armée n'est pas une religion. Un homme politique n'est pas une communauté, et cette communauté n'est pas responsable de lui, pas plus que le voisin dont vous ignorez tout n'est responsable des décisions prises à quatre mille kilomètres par des gens qu'il n'a pas élus. Ce sont là des distinctions élémentaires. Elles sont exactement celles que l'antisémite refuse de faire — et c'est pourquoi les maintenir avec obstination, y compris quand on critique, n'est pas une concession arrachée : c'est la preuve même qu'on ne lui ressemble pas.
Alors non, s'effarer devant les morts n'est pas une faute. C'est le minimum. On peut discuter des mots qui suivent, des responsabilités, des causes, des remèdes — c'est même souhaitable, et ce sera long. Mais le premier saisissement, celui qui n'a pas encore de drapeau, doit rester à tout le monde. Il est ce qui nous reste de commun quand tout le reste nous sépare.
AMEN TONVOISIN https://tonvoisin.fr


