𝐒𝐎𝐑𝐓𝐈𝐑 :
𝐓𝐇𝐄́𝐑𝐀𝐏𝐈𝐄 𝐏𝐀𝐑 𝐋'𝐈𝐌𝐌𝐄𝐑𝐒𝐈𝐎𝐍 𝐃𝐀𝐍𝐒 𝐋'𝐈𝐌𝐌𝐎𝐍𝐃𝐄
Sortir c'était une horreur, c'était faire face à toutes ses peurs, la pauvreté, la vieillesse, le handicap, la maladie, tout ce qui pouvait le chopper du jour au lendemain, ou qui le rattraperait un jour de façon certaine. Mais sortir c'était aussi s'exposer à toute la vulgarité de l'époque, à ses congénères à deux pattes, leurs mots crasseux, leur discussion de comptoir sale, leurs blagues salaces, à leurs crachats entre deux gorgées de pinard bon marché et un tirage de latte, fumée dans la gueule garantie. Sortir c'était aussi se confronter à la grossièreté des visages de façades et aux façades douteuses et moches comme un jour de peine ! Mais rejoindre la rue c'était aussi mourir un jour de plus au milieu de ses dissemblables, accrocher son cerveau au rideau de la raison, ou de ce qu'il en restait dans les troquets bruyants où subsistait un râble d'élégance.
Une fois assis, la torture mentale pouvait commencer, il était bombardé de trucs ressemblant vaguement à des phrases dans la forme et au trou du néant dans le fond ! Non il n'était pas pédant, juste lucide, une sale maladie, il lui fallait soigner le mal par le mal, quel autre choix depuis qu'il avait été maltraité jusqu'à l'impensable et jeté comme un éléphant en bout de course, loin du cirque des vivants, dans un zoo accrédité ! Fallait pas faire cela ! Pas à un écrivain ! Il n'allait pas faire le numéro de la bête devenue folle répétant le numéro appris par ses bourreaux, il n'allait pas se suicider, il n'avait pas le talent d'un cadavre sans assassins ! Qu'avaient donc cru ses tortionnaires ? L'effacer ? Ces trucs qui ne méritaient pas la haine il allait leur offrir l'immortalité, parce que sortir c'était aussi aller se mettre sous perfusion de la réalité !
Une réalité qui coulait noire dans ses veines, cette réalité qu'il ne devait pas dire, avec sa sale gueule de vérité, sur sa chute et celle de son époque ! Ce noir sang il irait le recracher plus tard sur des pages blanches innocentes, le soir venu à la lumière de ses insomnies, pour oublier, ou ne pas oublier plutôt toutes ces tentatives de meurtres sans coupable ! Ces fumiers pouvaient trembler ! Sortir c'était prendre un peu de vent frais sur le visage, son visage sans plus de tristesse, sans plus de haine, son visage hors d'atteinte ! Sortir c'était s'accrocher à son stylo mont blanc ou dupont selon l'humeur, et même un bic ! Accrocher son encre à une idée, gagner un jour de plus à témoigner !
Pas si loin de sa terrasse, le cafetier devenu patron, beuglait comme une poissonnière, il avait pensé que beuglerie après beuglerie, de "qu'est-ce qu'elle veut la madame" à "qu'est-ce qu'ils prennent mes chéris" le miracle allait un jour se produire, sa transition de genre s'opérerait, il deviendrait un jour poissonnière, il pourrait alors se spécialiser dans les cafés sardines et les diabolos macrocs... mais quand il sortait tôt, sortir c'était aussi un peu de calme dans sa tempête.
Avant l'agitation qu'il venait de décrire, une phrase de Jorge Semprun lui revenait en boucle, et il en avait honte, et cette honte lui donnait du courage, celui de ne pas en finir, honte tant ses tragédies si terribles qu'elles aient été pour lui ne pouvaient pas même prétendre à l'effroi d'une seule seconde à Buchenwald, à un "Krematorium Ausmachen" (crématoire éteignez) hurlé à la tombée de la nuit sur la nuit par un officier SS ! Un truc redoutant que les flammes de l'immonde ne viennent se faire éteindre par les escadrilles alliées ! Oui il avait honte et cela lui donnait du courage, sortir c'était oublier un peu sa tête, une tête dans un étau, il se rappelait que sa fille lui avait dit un jour, qu'il pensait trop, elle et son frère lui avaient offert un livre sur les gens comme lui... il avait fallu qu'on éviscère son âme à vif en balafrant son cœur pour qu'il comprenne enfin !
Non il ne pensait pas trop, il pensait mal, ou plutôt trop faiblement, bien trop bas, maintenant il pensait enfin, gloire à ses tortionnaires, penser devait être un hurlement dans l'époque, cela ne pouvait être qu'un hurlement, un NON comme l'avait dit Alain, mais pas un NON murmuré, pas un NON qui s'excuse, un NON vociféré, bavant de rage non contenue, un NON Dangereux ! Il avait peut-être encore les yeux remplis de larmes, mais c'étaient des larmes de rasoir, tranchantes, de celles qu'aucune personne complice de cet ImMonde ne pourrait implorer ! Il N'Y AURAIT PAS DE GRÂCE ! TONVOISINOV ne haïssait pas, on ne hait que les humains, il l'avait déjà écrit ! Ces trucs se tenaient devant leur œuvre, leur création : un monstre.
𝐓𝐎𝐍𝐕𝐎𝐈𝐒𝐈𝐍𝐕𝐎𝐕 (Extrait)
Trois manuscrits incandescents sortent de forge. D'autres brûlent déjà dans l'atelier. Aux éditeurs qui détiennent mes textes : vous savez la déflagration qu'ils contiennent. Le moment de vérité arrive. #puissancelittéraire
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